Dorine
Sous le signe du cancer
et de la bourgeoisie

mariage 1907

Je suis née à Paris sous le double signe du cancer et de la bourgeoisie. Oh, pas la grande grande, mais enfin quand même... deux grands pères PDG, toute une ascendance de femmes au foyer gérant avec élégance et fermeté domesticité et rejetons, résidence dans les beaux quartiers (le mauvais 16e, disait ma mère avec un soupçon de regret) et un lycée fort bien fréquenté qui n'était autre que l'ancien Couvent des Oiseaux. Je n'ai pas «fait» mai 68 (léger soupir d'envie), laissant à mes aînés le soin de balancer des pavés et refaire le monde en rigolant, pendant que je préparais assidûment un bac dont nul ne savait alors s'il ne serait pas reporté à septembre. L'un de mes meilleurs souvenirs de l'époque est celui du CRS dépressif à qui je ne demandais rien (pas révolutionnaire, mais encore moins collabo. Non mais !) et qui m'a quand même confié son trouble existentiel devant les grilles du Panthéon : «Bouhouhou, personne ne nous aime !»

En bonne logique, ma mère m'avait enrôlée dans l'un de ces «rallyes» qui constituaient la version Neuilly-Auteuil-Passy de la foire aux bestiaux où les demoiselles à marier allaient chasser la particule. Peut-être caressait-on l'idée de caser la fille aînée dans le «bon 16e»... projet que mon frère et moi avons assez perfidement tué dans l'œuf quand mon tour fut venu de recevoir ce sinistre groupuscule de fins de races et bouches en cul de poule. Cher frangin, dont la vigoureuse nudité mal dissimulée sous une simple peau de bête provoqua, dans le quart d'heure suivant son apparition, le retrait précipité des demoiselles de bonne famille, se prenant les pieds dans leurs robes de soirée en pépiant des remerciements émus pour cette si charmante soirée. Les invitations se sont espacées, et ma sœur cadette a échappé au rallye. Quant à moi, je n'habite plus les quartiers chics.

Entre deux grands amours, celui si joli de la jeunesse et celui si doux de la maturité, il a fallu caser 20 ans de vie commune avec le père de mes enfants. Une cohabitation mouvementée, dont je suis sortie pleine de bleus à l'âme.

Première erreur : j'avais épousé un fils unique. L'un de ces perpétuels souffreteux dont la vieille maman, dès qu'il mettait le nez dehors, le poursuivait armée d'une petite laine. Et dont le vieux papa était un abominable tyran domestique doublé d'un malade imaginaire. J'aurais dû me méfier des atavismes. Mais quand on a 20 ans... j'étais (raisonnablement) séduite par son intelligence, sa culture et son humour passablement grinçant. Il avait fait de solides études dans une grande école de commerce et répondait à la définition parentale du jeune homme plein d'avenir. Il était plutôt pas mal, quoiqu'à la réflexion pas assez baraqué pour être honnête. Et puis, nous avions des tas de goûts communs... enfin, à l'époque. Bref, il semblait taillé dans le bois dont on fait les bons pères et les bons époux, même si la passion n'y était pas.

Deuxième erreur : ce fils unique était comptable dans l'âme. Ce dont il fit, c'était fatal, sa profession. D'ailleurs il professe, dans une école de fils à papa. Si encore il s'était contenté de réserver l'exclusivité de ses talents arithmétiques à son employeur... Que nenni ! La comptabilité a sournoisement envahi le foyer conjugal et largement contribué à son naufrage.

Troisième erreur : ce comptable était envieux de nature. Nul n'échappait à son inépuisable sens critique. Tous des cons (sauf lui). Comment se pouvait-il alors (entre autres), qu'il végétât dans la fonction enseignante cependant que des escadrons entiers de nuls du même âge parcouraient à marches forcées le cursus du cadre dynamique qui mène, la bedaine venue, aux postes dirigeants ? Comble d'inéquité, même sa femme s'y mettait ! Tant que je travaillais dans une modeste PME pour un salaire largement inférieur au sien, les choses étaient à leur juste place. Mais il advint que, poussée par ses soins à faire preuve d'un peu plus d'ambition, je décrochai un poste dans une multinationale au sommet de sa gloire. Notre comptable tenait pour meubler ses loisirs de savantes courbes, au nombre desquelles figuraient les évolutions respectives de nos salaires.

Il tomba de l'armoire le jour où il constata que ma courbe prenait son envol, rattrapait, puis dépassait la sienne. Il n'a cessé depuis de m'en punir. En me reprochant pour commencer de vivre à ses crochets dans son appartement, acquis avec son plan d'épargne logement et à la sueur de son front, pour se donner ensuite le plaisir pervers de me consoler quand inévitablement je fondais en larmes. Quand ses trésors de magnanimité furent épuisés, il me factura un loyer mensuel d'occupation de l'appartement conjugal, système destiné à rétablir la justice financière au foyer et qui fonctionna à la satisfaction du justicier jusqu'au divorce.

Quatrième erreur : j'ai beaucoup trop pratiqué au conjugal la politique du laissez-faire. Peu férue de chiffres, j'ai laissé le comptable comptabiliser. Fuyant les engueulades, je m'inclinais lorsqu'il y avait débat. J'avais le conflit en telle horreur que j'étais prête à bien des concessions pour qu'on me foute la paix. J'avais au fil des ans développé une exceptionnelle aptitude à rentrer dans ma coquille et fermer toutes les écoutes. Il pouvait faire gros temps au-dehors, j'étais au chaud et au sec dans mon jardin secret.

Les dix premières années de cohabitation furent relativement paisibles, occupés que nous étions à repeupler la France et démarrer nos carrières respectives. Et puis sa maman est morte. Et avec elle, la seule personne au monde qui lui ait jamais prodigué sans compter amour et compassion (car cette femme délicieuse, elle, ne comptait jamais). Plus personne pour soigner ses bobos. Plus de tendres échos à ses languissants «j'ai mal au dos», «je suis fatigué», «tous des cons» (sauf moi), qui rythmaient déjà notre quotidien. Rien qu'une épouse sans cœur, qui refusa tout net d'assumer ce genre de succession. Et qui balayait négligemment les maux de crâne et de dos d'un «prends donc une aspirine». Un monstre d'indifférence, donc, qui ne fondait même pas en larmes lorsqu'il avouait de temps à autre, une fois l'affaire terminée, quelque gymnastique extraconjugale. Quel manque de tact ! C'eût été tellement bon, pourtant, de se faire pardonner par une offensée aux yeux rougis et torturée par la jalousie. Tout ce qu'il parvenait à tirer du psychodrame, c'était un philosophique «bah… tant que ça reste une histoire de cul, cela n'est pas bien grave !» Nous avions déjà là, à n'en pas douter, un déçu du mariage.

L'arrivée de son fils dans ce monde qui lui était si cruel le combla. Celle de sa fille, déjà un peu moins. Sous le jeune papa, pointait déjà le vieux macho. Et pourtant... cette petite sœur avait été obtenue de haute lutte contre les visées apparemment contraires de notre créateur. Deux ou trois mois avant sa conception aussi consensuelle que planifiée, voilà notre candidat à la paternité fort injustement frappé par le sort qui prit en l'occurrence la forme d'une attaque d'oreillons particulièrement malicieuse, puisqu'elle se compliqua d'une orchite aux effets stérilisants bien connus. Pour commencer, les boules aux oreilles, et huit jours plus tard, des couilles de mammouth. Comme nous avons pu le constater de visu, lors d'une visite qu'une copine et moi lui fîmes à l'hôpital où dans son délire fiévreux il insista pour nous montrer le corps du délit. Il fallut bien, après, tester assidûment la capacité reproductrice du convalescent et, ô miracle, le bébé fut illico mis en route. Me voilà donc partie pour un deuxième tour en montgolfière. Cette fois, il surveilla son langage et s'abstint de lorgner mes rondeurs d'un œil apitoyé en rajoutant «Ma pauvre chérie, t'es vraiment pas baisable... t'es moche, mais moche à un point…!» pour conclure, grand seigneur «mais je t'aime quand même, et puis, ça va passer.» Entre les deux grossesses, j'avais quand même protesté pour la forme.

Sa fille ne trouva jamais vraiment grâce à ses yeux. C'était un ravissant bébé, ce qui lui fit dire : «Heureusement qu'elle est jolie, ça l'aidera dans la vie. Car au vu de son horoscope de naissance, elle sera flemmarde et pas douée pour les études.» Et vlan! (La petite nullité est aujourd'hui, et de loin, la meilleure de sa classe. Et toc !) C'est qu'il défendait son territoire, le bougre ! Déjà orphelin d'un ange consolateur, il voyait le peu d'attention que prêtait sa femme à ses malheurs (pour mémoire : lumbago, migraines, colites, fatigue, méchants collègues, et sans doute deux ou trois cancers) détourné au profit de ces deux petits vampires. Un enfant, passe encore, mais deux ! Suprême injustice, ils avaient droit à un câlin, eux, quand ils disaient Maman bobo. Il a bien essayé de parler bébé, mais ce fut peine perdue. L'infâme génitrice savait faire le tri entre les éclopés légitimes et les usurpateurs. La déception se fit aigreur. Et l'aigreur, cela s'exprime, sinon à quoi ça sert ? Nous en avions essentiellement trois variantes : a) «Fait chier !» (ou plus simplement : «chhhhier !»), b) «Boboooo !» (éventuellement suivi de l'indication du siège de la souffrance), c) «Chuis fatiguéééé!», autant de déchirants appels à l'aide dont retentissait l'appartement à longueur de journée. D'une certaine façon, c'était commode pour le localiser si l'on avait besoin de lui.

Comme il allait de soi dans un foyer où les deux parents travaillaient, il fallut faire appel à des concours extérieurs pour élever nos chères têtes blondes. Une première expérience ancillaire s'étant avérée désastreuse, nous nous sommes tournés vers les officines pourvoyeuses de jeunes filles au pair. Avec plus ou moins de bonheur dans les premiers temps, mais j'avais rapidement acquis un flair quasi-infaillible pour détecter sur dossier la perle qui nous «ferait» l'année complète, dans un climat de mutuelle satisfaction. Car toute vacance du poste en cours d'année scolaire nous plongeait dans le chaos.

Les deux premières cuvées m'ont laissée épuisée. Entre la grande Autrichienne qui lisait «Mein Kampf» et qui sur un coup de spleen est retournée au pays dès Noël, l'Irlandaise hargneuse qui insultait le maître de maison et qui n'a pas tenu la semaine, la belle walkyrie qui s'est retrouvée enceinte des œuvres du maître nageur théoriquement employé pour s'occuper du fils, la Hollandaise lymphatique qui laissait se noyer les enfants, la Tunisienne idiote qui attaquait au marteau les murs de sa chambrette, nous avons fait le tour du monde et de la question en deux ans. Nous... enfin, je. L'époux se contentait de «ne plus supporter celle là», et c'était à moi de virer l'indésirable et lancer une nouvelle campagne de recrutement.

Prenant délibérément le contre-pied de toutes les idées reçues, j'évitais de recruter les moches, que je soupçonnais plus facilement sujettes à l'aigreur et à la mélancolie. Une jolie frimousse, un sourire rayonnant me faisaient volontiers craquer. J'y voyais la promesse d'un aimable caractère et d'une entente sans nuage avec les enfants. Je me suis rarement trompée. La crainte d'adultères galipettes sous mon toit ne m'effleurait pas et je ne pense pas qu'il y en ait eu. Il faut dire qu'en général mes mignonnes Fraülein me témoignaient très rapidement de l'amitié et se tenaient soigneusement à l'écart de l'irascible patron. Sauf une, qui faisait mes délices en lui tenant tête.

C'était une Suissesse. J'étais aux anges d'avoir «touché» une Suissesse dans mon annuelle loterie. Les manuels du parfait utilisateur de JFAP en faisaient grand cas. La Rolls des JFAP, précisaient-ils ! Sérieuses, propres, fiables, bien élevées, et tout et tout. Pas comme les Irlandaises, tiens !

S'ensuivit une inoubliable rencontre à la gare de Lyon où j'étais allée la récupérer en septembre. Je scrutais toutes les jeunes filles seules qui semblaient attendre quelqu'un. Il y avait bien une grande blonde, là bas, pleine de valises et tenant à la main une cage à oiseaux. Mon Dieu, non ! Faites que ce ne soit pas la mienne ! Bingo ! c'était la mienne... Aïe ! Encore une enquiquineuse, ça va minauder avec son canari et ses petits jeans serrés, ça va vous avoir des exigences, des états d'âme, des crises, mais qu'est ce que j'ai fait au bon Dieu, et en plus, elle aime Balavoine, c'est tout dire ! Nous semblions en effet plutôt mal partis. Dès le lendemain, nous vîmes débarquer dans l'appartement une candide Agnès annonçant d'un air dépité que le petit chat était mort. Le lecteur aura rectifié de lui-même, il s'agissait du canari, prématurément arraché à notre affection. C'est qu'elle était comédienne, notre nouvelle recrue. Elle venait à Paris, justement, pour parfaire son éducation dans le domaine.

J'ai commencé à la trouver sympa quand je l'ai vue remettre notre grincheux à sa place, en maniant l'humour à fleurets mouchetés. Encore plus sympa quand elle a commencé à me demander régulièrement quand je rentrais le soir, si je ne ramenais pas du bureau une ou deux de ces histoires paillardes qui faisaient visiblement ses délices (un bon point pour elle !). Puis carrément irrésistible quand j'ai trouvé, scotchée à l'intérieur de l'armoire à vêtements de ma fille, une note péremptoire libellée ainsi : «Il faut changer de petite culotte tous les jours». Je trouvais cela délicieusement suisse. L'entente avec les enfants semblait des plus cordiales. J'entendais derrière leurs portes fermées fuser de triples éclats de rires. En réalité, elle fit beaucoup plus que les amuser. Elle s'est quotidiennement escrimée à leur inculquer les austères principes d'éducation helvètes qui produisent des générations d'honnêtes gaillards aux bonnes joues roses.

J'ai le souvenir d'une cagnotte destinée à recevoir les amendes pour écarts de langage. Ils sont décidément tous un peu banquiers, ces Suisses... Elle a su créer autour d'eux un espace de chaleur humaine dans un environnement à haut risque. Il faut préciser qu'à l'époque, le couple vivait ses dernières années à coups de larmes, d'insultes et de violentes prises de bec. Je ne rentrais jamais le soir sans me demander avec angoisse de quelle humeur serait l'homme et qui en ferait les frais. Les enfants se terraient dans le giron helvétique et accessoirement dans leur chambre.

Cette heureuse cohabitation dura un an et demi (ce qui représente, tout bien considéré, un exploit dans le contexte), avant que l'oiseau s'envole à tire d'aile, incapable de supporter plus longtemps les oukases du tyran domestique qui marchait allègrement sur les traces de son père. La veinarde ! Changer de famille est plus facile que divorcer. Il m'a fallu encore quelques années pour y arriver.

J'avais perdu l'une de mes meilleures filles au pair, et gagné une amie. J'ai suivi de loin en loin son parcours du combattant pour faire reconnaître ses mérites dans cette foire d'empoigne que semble être le monde du show-biz. Elle a su rester propre et digne envers et contre toutes les tentations et conserver un solide sens de l'humour. Elle me plaît toujours autant avec sa trentaine toute fraîche qui sait encore provoquer chez la quinqua que je suis devenue des fous rires adolescents.

Dorine Michelat 2007

Fille au pair