Portrait d'un Guérisseur et Voyant

GRIGORI EFIMOVITCH RASPOUTINE
(1872-1916)



ÉMINENCE GRISE DE LA FAMILLE IMPÉRIALE

 
Grigori Efimovitch Raspoutine, l'une des figures les plus controversées de l'histoire russe, naquit vers 1872 à Pokrovskoïé en Sibérie, au sein d'une famille paysanne.

Cette bourgade est située sur les berges escarpées de la rive gauche de la Toura près de son confluent avec le Tobol, dans la région de Tobolsk. C'était, à la fin du XIXe siècle, un village de caractère, aux maisons anciennes, qui respirait l'aisance.

Par une coïncidence curieuse, ce fut à bord d'un bateau naviguant sur la Toura et le Tobol que l'empereur Nicolas II et sa famille furent menés en captivité, au cours de l'été 1917. "Le bateau passa devant Pokrovskoïé et, selon un témoin de ce douloureux voyage, l'Impératrice ne pouvait détacher son regard du grand clocher blanc qui, dominant les toits du village, disparaissait dans le lointain."(Prince Félix Youssoupoff : La fin de Raspoutine).

 
La jeunesse de Raspoutine et même le début de sa vie d'adulte, appartiennent davantage à la légende qu'à l'Histoire. Les témoignages nombreux sont le plus souvent contradictoires.

Adulé par les uns, haï par les autres, le "staretz" ne laissait personne indifférent. Les Sibériens étaient alors souvent descendants de forçats ou de déserteurs arrivés là les fers aux pieds. Hommes simples, aux mœurs rudes, durs à la tâche, honnêtes à leur manière et audacieux. Ils se passaient volontiers des tribunaux pour punir sur le champ les délinquants et les voleurs pris sur le fait.

Le "varnak", le voleur de chevaux, notamment ne trouvait aucune circonstance atténuante aux yeux d'un Sibérien. Il n'y avait pas de plus mortelle injure. Or, les détracteurs du starets affirmaient que Grigori Raspoutine et son père avant lui se livraient à cette pratique honteuse. Que le nom même de Raspoutine signifiait vaurien. (de raspoutsvo débauche).

Efim, le père, tenant l'instruction pour une œuvre du diable, n'incita guère le jeune Gricha à fréquenter l'école.

 
Selon les témoignages de ses ennemis, le jeune Grigori se livrait dès son plus jeune âge à la boisson et à la débauche. Mais en même temps, il aurait possédé un ascendant exceptionnel sur les hommes et les bêtes dont il usait parfois pour le bien mais surtout pour le mal.

Doué d'une ruse et d'une dextérité naturelles hors du commun, il aurait été plus d'une fois pris en flagrant délit de vol et roué de coups, les autorités locales parvenant in extremis à l'arracher à la sévère justice des paysans. Tout autre selon eux serait mort sous ces terribles corrections, mais Raspoutine était d'un tempérament robuste et d'une vigueur exceptionnelle.

 
Pour d'autres témoins, admirateurs inconditionnels du "starets" le jeune Gricha se serait révélé dès l'enfance comme un être à la sensibilité délicate, de tempérament fragile, mais d'une force spirituelle hors du commun.

Doué d'un charisme extraordinaire, il séduisait les êtres qu'il côtoyait par son étrange regard fixe. Il étonnait son entourage par son don inné de clairvoyance, prédisant avec justesse et précision les événements à venir, qu'ils soient fastes ou néfastes.

On parlait aussi à mots couverts de son surprenant pouvoir de séduction sur les femmes (elles succombaient toutes à son charme) et sur le temps. En effet, de très loin à la ronde, lors des fêtes villageoises, on invitait le jeune Grigori pour jouer de la balalaïka, chanter et danser, car il avait la réputation de chasser les nuages et d'éloigner l'orage et la pluie.

 
Raspoutine le Vagabond

A cette époque, d'innombrables vagabonds parcouraient l'immense empire, vivant de l'hospitalité de ses habitants. Parmi eux des moines errants, des illuminés, des saints véritables. Il arrivait qu'Efim Raspoutine en reçût à sa table et les hébergeât pour la nuit, friand de leurs récits extraordinaires.

Ces aventuriers de passage et leurs histoires fabuleuses eurent une grande influence sur l'esprit du jeune Grigori. A l'âge de quinze ans, il effectua une première fugue dans le sillage de l'un de ces stranniki, tentant de gagner en sa compagnie le monastère de Verkhotourié, à cinq cents verstes de son village. Son père partit à sa recherche, le rattrapa, le corrigea sévèrement et tenta de le remettre au travail.

Mais Grigori était devenu incontrôlable. Il devint paresseux, voleur, ivrogne, trousseur de filles, pilier de cabaret où ses indéniables qualités de boute-entrain, chanteur et danseur forcené, faisaient merveille.

De temps à autre, il disparaissait de son village pour plusieurs semaines et les rumeurs les plus diverses circulaient sur le but de ses vagabondages. Durant une de ses fugues, le bruit courut qu'il s'était réfugié dans un endroit solitaire où il vivait en anachorète. En fait, il semble qu'il ait trouvé refuge quelque temps dans un monastère où les autorités ecclésiastiques exilaient pour les remettre dans le droit chemin des prêtres dévoyés, pervers, criminels, ou encore trop exaltés et s'étant livrés à des activités sectaires.

 
Voyant et thaumaturge

Ce serait au contact d'une telle communauté de moines, en observant son mode de vie, ses règles et ses rites, que le jeune Grigori aurait acquis le vernis nécessaire pour se faire passer pour "starets". Cette voie lui sembla plus lucrative que celle de voleur de chevaux. Aussi, pour être admis dans ce cercle, Grigori sut-il dompter son caractère violent, sa férocité native, en se faisant humble, soumis, obéissant, refoulant au plus profond de lui ses pulsions maladives.

La nature l'ayant doté d'une mémoire prodigieuse et d'une excellente faculté d'observation, d'une force physique et d'une volonté extraordinaires, son dynamisme ne manqua pas d'attirer l'attention sur lui au sein de la communauté qui l'hébergeait.

 
En effet, excessif en toutes choses, Grigori étonna les moines qu'il côtoyait par ses pouvoirs de persuasion et de séduction, son indomptable volonté. Il apprenait par cœur des chapitres entiers des Saintes Écritures, pouvait réciter durant des heures des préceptes moraux, prêcher avec autorité et conviction. Il pouvait se priver de nourriture et de sommeil durant des semaines, rester à genoux à marmonner des prières pendant des nuits entières. Cette conduite ascétique considérée par son entourage comme celle d'un saint homme lui valurent dans ce milieu pieux une très flatteuse renommée.

 
Il étonna également son pieux entourage par ses surprenantes guérisons et ses étonnantes prophéties.

 
Ainsi, en 1889, cinq ans avant son avènement, il prédit à des intimes que le prochain tzar mourrait assassiné. A d'autres, il prophétisa "la fin de l'Empire russe pour dans 100 ans". (Lettre d'Hermogène de Saratov).

 
En quelques mois, les prêtres "redressés" ayant été relâchés dans la nature et ayant retrouvé leurs amis au sein des innombrables sectes actives à travers l'Empire, parlèrent avec éloge de cet étonnant "staretz".

 
Marié et père de famille

A l'âge de 19 ans, Grigori épousa Praskovia Doubrovina une jeune fille rencontrée à la fête du monastère d'Abalak. Le mariage l'assagit. Il courut moins les tavernes et se remit au travail aux côtés de son père, puis aussi comme voiturier, transportant voyageurs et marchandises. Mais le décès de son fils l'aflligea profondément et, abandonnant sa jeune femme, il repartit sur les routes.

 
Il rendit visite au staretz Makari, un saint homme portant chaînes et silice, vivant misérablement dans une cabane au milieu d'une lointaine forêt des environs de Verkhotourié.

 
Là, le saint ermite lui aurait dit : "Le Seigneur t'a choisi pour un grand destin. Pour affermir ton âme, va au mont Athos et prie la mère de Dieu." Raspoutine erra durant trois ans à travers la Russie, les Balkans, avant d'arriver au célèbre mont en compagnie de Dimitri Petcherkine, son meilleur ami, un être encore plus exalté que lui. "Mais les vingt monastères du mont Athos ne furent pas de son goût, car dès son arrivée il dut se mettre au travail. Et sur la presqu'île de cent kilomètres de long sur vingt de large où se trouvaient ces monastères, pas une seule femme. La continence forcée lui paraissait insupportable. Un jour qu'il se promenait dans les bois qui entourait les maisons, il eut un choc terrible : dans un fossé se trouvait un beau novice dans les bras d'un moine ! Il ne savait pas que telle chose existait et il cracha son dégoût." (Eugénie de Grèce, le tsarévich enfant martyr).

 
La vie sexuelle de Raspoutine

Durant ces années de jeunesse, Raspoutine se sentit écartelé entre son ascétisme religieux et ses besoins sexuels extravagants. Il ne parvenait pas à dominer ses pulsions. Il avait beau essayer de combattre le "diable" qu'il sentait en lui, il succombait toujours à ses appétits monstrueux. Pour exercer sa volonté dans le sens du bien il se livrait à des exercices puérils. "Il se mettait au lit avec une femme nue, en utilisant toute sa force pour vaincre le désir de la chair. Hélas ! Son appétit sexuel prenait généralement le dessus."

 
A ce moment de sa vie, il rencontra deux personnes qui le marquèrent profondément. La première, le père Andréï Golovine, un prêtre orthodoxe défroqué qui vivait en patriarche au sein d'une secte de la mouvance de ce que l'on appelait alors le "khlistovsko". Les adeptes de cette secte aux innombrables ramifications vivaient en communautés, n'obéissaient à aucun pontife, rejetaient l'autorité de l'Église, de ses prêtres, de sa morale, de ses dogmes. Ils avaient pour doctrine une sorte de syncrétisme entre la foi chrétienne, le spiritisme, et une mystique sexuelle orgiaque. Ils prétendaient que c'est à l'instant de l'orgasme, de l'excitation physique la plus intense, que le Saint-Esprit descend sur le croyant. Ils estimaient que la jouissance qui survenait lorsque l'union débridée des sexes atteignait son paroxysme constituait l'effet de la grâce divine.

 
Les stupéfiantes cérémonies des "khlistys" apparaissent comme une étrange parodie des messes solennelles de l'Église orthodoxe. Dans des lieux de culte désaffectés, éclairés par des centaines de cierges, les adeptes des deux sexes, en voiles transparents, s'adonnaient à des danses lentes et lascives qui dégénéraient, au rythme accéléré de musiques sacrées détournées, en un tournoiement insensé se terminant dans une sauvage orgie amoureuse. Grigori excellait dans ces exercices de piété.

 
Pourtant, selon certains auteurs, les "khlistys" n'auraient jamais brisé leurs relations avec l'Église orthodoxe, dont ils pratiquaient officiellement les rites pour prévenir les poursuites. Ils assistaient à la messe, reconnaissaient les sacrements et s'approchaient très souvent de la Sainte-Table, cherchant dans la communion une force toute particulière pour "évoquer le Saint-Esprit".

 
Raspoutine "staretz"

Raspoutine fréquenta assidument quelques-unes de ces communautés au cours de ses vagabondages. Après des années d'absence et après avoir parcouru des milliers de kilomètres, Grigori finit par rentrer chez lui. Sa femme et sa famille le reçurent comme l'enfant prodigue.

 
En 1896, à sa famille réunie et à quelques voisins venus le saluer, il affirma : "Maintenant je suis un staretz ! Le débauché s'autoproclama "homme de Dieu" ! A partir de là, ses dons de guérison et de voyance lui attirèrent la sympathie de certains de ses compatriotes malgré l'anathème porté contre lui par le pope du village.

 
On raconta au cours des veillées mille exploits attribués au saint homme : comment il guérit des animaux de ferme tombés malades, calma des chevaux fous, rendit la vue à un aveugle, permit à une femmes stérile d'enfanter deux beaux enfants.

 
Entre 1896 et 1900, Grigori vécut dans sa famille sans trop de turbulences. Praskovia lui donna trois enfants, Matriona, Dimitri et Varvara. Mais il ne cessa de fréquenter les cercles sulfureux des adeptes du khlysty.

 
Sur plaintes répétées du pope, une enquête fut ouverte à son encontre. Craignant des poursuites, Raspoutine entreprit un nouveau pèlerinage. Il passa à Kazan où il séjourna plusieurs mois, durant lesquels il fit la connaissance de dignitaires influents de l'Église, avant de se rendre à Kiev.

 
Partout où il passait, le jeune staretz menait une double vie. Le jour, il étonnait ses interlocuteurs par son langage simple mais enthousiaste, ses propos imagés, ses idées originales. Ses yeux vifs et expressifs semblaient avoir le pouvoir de mettre à nu le cœur de la personne prise dans le faisceau de son regard magnétique. Raspoutine mettait littéralement les êtres sous influence hypnotique. La nuit par contre, il se livrait à toutes les débauches imaginables, s'enivrant en mauvaise compagnie dans des bouges immondes et les cabarets mal famés, profitant de l'énorme pouvoir de séduction qu'il exerçait sur les femmes. Quelques clercs fascinés par son charisme le mirent à l'épreuve, lui posant des questions insidieuses auxquelles il répondait généralement à leur entière satisfaction.

 
Ce qui les étonnait le plus en lui était son étonnante faculté de thaumaturge et de visionnaire lorsqu'il se mettait en état de transe. Si le staretz parvenait à séduire la plupart des religieux, certains ne furent pas dupes. L'évêque Antonyi de Volhynie par exemple avait parfaitement percé à jour la duplicité et l'hypocrisie de sa conduite et tenta de mettre en garde ses pairs.

 
Prédicateur itinérant

Au début du vingtième siècle, armé d'un vernis ecclésiastique acquis au sein des congrégations qu'ils fréquenta, Raspoutine reprit quelque temps son existence vagabonde en tant que prédicateur itinérant.

 
Ce fut au cours de ces voyages qu'il rencontra le second personnage qui exerça une profonde influence sur son destin : Andreï Barsov. C'était un moine érudit, discret, aux mœurs irréprochables, d'une grande douceur, d'une foi intense et d'une immense bonté. Homme d'une parfaite moralité, d'un caractère à la fois paisible et bien trempé, Andreï apparut au colérique, paillard et intempérant Grigori comme un exemple lumineux.

 
Ce religieux confiant et naïf admirait la vigueur, l'enthousiasme, le dynamisme du "staretz" tout en ignorant ses débauches et ses frasques, Grigori admirait chez son ami Andreï sa vertu, ses connaissances encyclopédiques, sa foi inébranlable, sa volonté intransigeante vouée au service du bien.

 
Raspoutine tenta bien d'imiter la conduite exemplaire de son ami, d'acquérir sa foi, mais à la première tentation, il retombait dans le vice, le stupre et la fornication.

 
Fin 1902, Grigori fut de retour pour quelques mois dans sa famille à Pokrovskoie. Mais déjà sa renommée était parvenue à Saint-Pétersbourg et l'Académie de la capitale annonça «qu'en Sibérie était apparu un prophète, un homme d'une clairvoyance divine, un parfait ascète, un faiseur de miracles du nom de Grigori».

 
Dans la capitale

L'évêque Théophane, inspecteur de l'Académie de la capitale était un prélat d'une grande bonté et d'une extrême érudition aimé de tous. Surpris dans sa bonne foi par l'apparente sainteté du jeune staretz dont tous les correspondants vantaient les mérites, il s'intéressa à ce moine obscur, l'accueillit chez lui à bras ouverts et l'aida par des lettres de recommandation, à approcher quelques personnes influentes de l'Église et de la bonne société.

 
En quelques mois Grigori Raspoutine devint la coqueluche des salons du Tout-Saint-Pétersbourg. Cette société élégante et oisive, vivant en vase clos, se passionnait pour les sciences occultes, la communication avec les esprits, les tables tournantes, les extralucides, les thaumaturges de tout acabit. Les femmes auxquelles il était présenté tombaient toutes sous le charme de son regard pénétrant. Grâce à elles, il se fit très vite quelques relations dont l'appui lui permit de se pousser plus avant dans le grand monde.

 
Il succédait d'ailleurs à d'autres mages un temps à la mode dans la capitale, tel Papus, Maître Philippe de Lyon, le moine Iliodore et quelques autres. Le jeune prédicateur vagabond à l'aspect fruste, aux mœurs dévoyées, au langage cru et imagé, au regard magnétique possédant un énorme pouvoir de fascination, fit des ravages dans les rangs des jeunes filles de la noblesse auxquelles il fut présenté.

 
L'évêque Théophane amena un jour son protégé à une réception des grandes-duchesses Militza et Anastasia "les Monténégrines", qui l'introduisirent à la cour.

 
Il soulage le tzarévitch

Raspoutine survient au bon moment. La naissance en 1904 du tzarévitch Alexis fut pour la Russie, le tzar Nicolas II et son épouse une époque heureuse et faste à laquelle succédèrent très vite la douleur et le drame. La guerre russo-japonaise entraîna l'imprévisible défaite des forces impériales, à laquelle succédèrent les troubles révolutionnaires qui agitèrent l'empire. Enfin, l'apparition chez Alexis des premiers symptômes de l'hémophilie, la maladie des rois, qui mettait en danger la vie même de l'héritier du trône attrista les souverains.

 
Fragilisé par la tragédie de la défaite de l'Empire et sa tragédie familiale, le couple impérial se laissa subjuguer par Grigori Raspoutine qui parvint en peu de temps à exercer une influence incroyable sur le tzar et surtout sur son épouse.

 
Les promesses de guérison de leur fils et les premières améliorations constatées chez l'enfant redonnèrent l'espoir aux monarques. En quelques mois, Raspoutine sut se rendre indispensable à la famille impériale. Jouissant de la plus totale confiance de la tzarine, l'étrange moujik put aller et venir à sa guise dans la demeure, accéder librement aux chambres des jeunes grandes-duchesses et à celle du tzarévitch dont il soulagea à plusieurs reprises les douleurs, séduire les suivantes et lutiner les bonnes.

 
Persuadée que le saint homme pourrait sauver son fils de la terrible maladie, convaincue de la réalité de ses dons de thaumaturge et de voyance, certaine de pureté de ses mœurs et de ses intentions, la tzarine lui accorda toute sa confiance. L'interrogeant souvent sur l'avenir du pays, sur la politique à suivre, sur la valeur ou la loyauté des serviteurs de l'État, Alexandra Féodorovna le laissera peu à peu s'immiscer dans les affaires de l'État et le défendra contre les détracteurs de plus en plus nombreux de ce fascinant personnage.

 
Mais en 1908, le vent semble tourner. Des rapports effrayants émanant de l'Okhrana, la police secrète, circulent dans les plus hautes sphères de l'État, alertant le général Dédiouline, commandant du palais. Le président du conseil, Stolypine ordonne une enquête et prévient l'empereur de son résultat. Nicolas II ne prend pas l'avertissement au sérieux.

 
La nurse d'Alexis, Maria Vichniakova se plaint pourtant un jour que le moine avait voulu la violer. Alexandra Féodorovna la traitera de mythomane et l'éloignera. Mais les incidents de ce genre se multiplient et le scandale semble inévitable. Afin d'éviter toute équivoque, Nicolas II donne des instructions pour que le staretz n'entre plus dans les chambres des grandes-duchesses, ne fréquente plus le palais sans nécessité absolue. Les rencontres entre la tzarine et Raspoutine auront lieu désormais dans la maison d'Anna Viroubova, dame d'honneur et confidente, située près de là. La "vache" comme l'appelle Alexis est une grosse femme exaltée. Une parfaite illuminée. Adepte fanatique du staretz et des sciences divinatoires, son influence sur l'impératrice est immense.

 
Raspoutine est au courant de tous les potins du palais

Grâce à sa complicité active, le moine est au courant de tous les potins du palais et des affaires les plus intimes du couple impérial ce qui lui permet, lors des consultations en tête à tête avec Alexandra, de lui révéler des choses tellement précises que la naïve impératrice accepte comme des preuves irréfutables de ses dons de voyance.

 
La tzarine ira jusqu'à commettre l'imprudence d'adresser des lettres au grossier moine indiscret qui les exhibera lors de séances de beuveries. Peu à peu, tous ceux qui, à un moment donné, ont cru dans la sincérité, la sainteté et les charismes du staretz, se rendent compte qu'ils se sont trompés sur son compte.

 
L'évêque Théophane parle de la corruption morale de son ancien protégé ce qui lui coûte son poste de recteur de l'Académie de théologie de Saint-Pétersbourg et sa place de confesseur de Leurs Majestés. Jusqu'aux grandes-duchesses Anastasia et Militza qui regrettèrent amèrement de l'avoir présenté aux souverains. Les journaux s'emparent de l'affaire et brocardent allègrement les frasques du saint homme ridiculisant du même coup la famille impériale.

 
Mais la Tzarine refuse obstinément de lui retirer sa confiance. Elle croit fermement à ses pouvoirs surnaturels, à ses dons de guérison et de voyance, persuadée que lui seul peut sauver la vie du tzarévitch.

 
En 1911, comme la rumeur publique sur les turpitudes de Raspoutine enfle, le tzar se décide à confier à l'un de ses aides de camp, Alexis Nicolaievitch Mandryko, le soin d'effectuer une enquête approfondie sur le moine contesté.

 
Le rapport de son envoyé est accablant. Malgré les supplications de son épouse, le tzar donne l'ordre au staretz de ne plus réapparaître au palais ni dans la capitale. Le rusé moujik estimant qu'il est vaut peut-être mieux s'éloigner pour quelque temps, se rend en pèlerinage à Kiev, au Mont-Athos puis à Jérusalem.

 
Un télégramme angoissé d'Alexandra le rappellera en Russie. Le tzarévitch est au plus mal. Les soins attentifs des meilleurs médecins d'Europe accourus au chevet du malade lui sont prodigués. Les soins attentifs de la médecine officielle alliés aux prières et aux impositions des mains du staretz remettent l'enfant sur pied et le moine en selle.

 
Mais cette fois Raspoutine souhaite s'implanter durablement dans la place. Au cours d'une nuit de beuverie chez les tziganes, il profère à l'égard des souverains une prédiction menaçante :

 
"Dieu a placé la famille impériale et la Russie sous ma seule sauvegarde. Si je venais à disparaître prématurément, le tzar, la tzarine et leurs cinq enfants périraient à leur tour dans la douleur et l'opprobre."

 
Ses amis prirent cela pour une fanfaronnade d'ivrogne.

 
La guerre et la chute de la monarchie

La guerre mondiale (qu'il n'a apparemment pas prévue) offre un nouveau tremplin aux ambitions démesurées du staretz. Désormais, c'est Raspoutine qui fait et défait les ministres et impose au tzar tout puissant mais de caractère faible et hésitant, la conduite des affaires de l'État, malgré la réprobation générale de son gouvernement.

 
Devant cette situation incroyable d'un monarque omnipotent, maître de l'un des plus puissants empire de la terre, manipulé par un charlatan qui conduit le pays au désastre, quelques personnes se réunissent autour du jeune prince Félix Youssoupoff et décident secrètement de l'éliminer physiquement.

 

Dans la nuit du 29 décembre 1916 les cinq conjurés amateurs réussissent non sans d'incroyables difficultés, à tuer Grigori Raspoutine et à jeter son corps dans la Néva.

 
La nation soulagée applaudit. Mais la guerre se poursuit, de plus en plus meurtrière, affamant et ruinant le pays, et cet acte de bravoure de quelques héroïques patriotes pour libérer la famille impériale du joug de son ange noir ne la sauvera pas de la révolution qui gronde.

 
Au cours des mois qui suivent, alors que le pays court au désastre, la révolution éclate, Lénine s'empare du pouvoir, et la sinistre prédiction de Raspoutine s'accomplira dans toute son horreur : dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918 à Iekaterinbourg, la famille de Nicolas II tout entière, le tzar, la tzarine, leurs cinq enfants et quelques proches périront sauvagement assassinés par les bolchéviks.

 
Le sexe de Raspoutine exposé dans un musée


Selon un curieux article d'Isabelle Hontebeyrie paru dans L'Internaute actualité (www.linternaute.com/afp/depeche/ins/), l'appareil génital du staretz serait présenté au public dans un musée privé de Saint-Petersbourg, situé dans la clinique d'urologie du Dr Igor Knyazkin.

Devenu l'attraction de ce musée consacré à l'érotisme, l'organe exposé à la curiosité populaire conservé dans du formol dans un bocal, ne mesurerait "plus que" 28,5 cm!

Le bruit ayant couru que de fixer le membre imposant de Raspoutine pouvait améliorer les performances amoureuses voire guérir de l'impuissance, de nombreux Russes passent une heure ou deux à contempler l'organe!

Le docteur Knyazkin a déclaré avoir acquis cet objet d'un antiquaire français pour la somme de 6 600 euros avec des lettres manuscrites de l'ancien confident des Romanov.

 
Sources et Ouvrages de référence :
  • Laurence Gatinot-Grost : La tzarine martyre, (Atlantica) 2001.
  • Eugénie de Grèce : Le Tzarévitch, enfant martyr, (Perrin) 1990.
  • Kurt-E. Höhener : Raspoutine voyant et thaumaturge, (chez l'auteur) 1956.
  • Princesse Paley : Souvenirs de Russie, (Atlantica) 1989.
  • Alexandre Spiridovitch : Raspoutine, (Payot) 1935.
  • Prince Félix Youssoupoff : Mémoires, (V & O) 1990.
  • Prince Félix Youssoupoff : La fin de Raspoutine.
  Pierre Genève


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