JACQUES YONNET
(1915-1974)
 


 

L'Enchanteur de Paris

     Érudit anticonformiste, fabuleux connaisseur du Paris ancien, de ses coutumes oubliées, de ses secrets, de ses légendes, il fréquenta moins la Sorbonne que les ruelles du quartier Mouffetard, haut lieu de la "cloche" parisienne voici encore trente ans. Ses activités de résistant pendant la guerre l'avaient mis en contact avec le petit peuple de la Rive Gauche, où il ne tarda pas à se trouver comme chez lui. La guerre finie, Paris change: Yonnet, témoin privilégié d'un lieu et d'une époque, s'empresse de noter ses souvenirs.

     Conteur, ethnographe, poète, vagabond: Yonnet est un peu tout cela. C'est aussi une manière de sorcier, dont le regard extra-lucide parvient à capter ce que le passant distrait ignorera toujours: la secrète magie de ces lieux que les citadins arpentent depuis des siècles... magie qui tisse aujourd'hui encore sa trame d'ombre derrière la façade de ce qu'on appelle "la vie de tous les jours".

     Publié après la guerre sous un titre (Enchantements sur Paris) qui ne correspondait que d'assez loin aux vœux de l'auteur, ce livre fascina alors des lecteurs aussi différents que Raymond Queneau, Audiberti, Paul Fort, Jacques Prévert ou Claude Seignolle. Ouvrage inclassable assurément. Une manière d'enquête ethnographique, si l'on veut, mais conduite par un esprit naturellement enclin à toutes les dérives. Plus exactement peut-être, une chronique « poétique » des bas-fonds du vieux Paris tenue au jour le jour par un homme qui se voulait l'ami de toutes les âmes perdues: assassins en rupture de bagne, clochards, chiffonniers, gitans, traînards de bistrot, artisans de l'ombre pratiquant des métiers étranges.

     Et chacun y va de son histoire, ou de telle aventure colportée par ouï-dire mais dont les témoins sont connus. Autant de récits époustouflants dont l'écheveau recoupe inévitablement les chemins de la légende. Mais l'auteur prend soin de nous prévenir: tout ce qui est rapporté ici se donne pour vrai, même et surtout l'incroyable, voire l'impossible.

     Disons-le tout de suite: la confusion "naturelle" du fantastique et du quotidien dans la tête de ces flâneurs des deux rives n'est pas le moindre charme de ce livre, écrit dans une langue éblouissante. Leur témoignage, comme celui de l'auteur, a beau se vouloir scrupuleux (et les photos de Doisneau sont là pour l'attester), la poésie et ses chimères n'en sont pas moins constamment présentes. Ce qui n'étonne guère le subtil Yonnet, persuadé depuis longtemps que le Parisien de la rue n'est pas moins étrange que l'Indien des forêts d'Amazonie.

Jean-Pierre Sicre - Éditions Phébus

 

Bob Giraud et Jacques Yonnet

SOUVENIRS PERSONNELS
par Pierre Genève

     Ce fut dans un bistrot, comme il se doit, que je rencontrai Jacques Yonnet. À la Taverne du Pont-Rouge, à l'Ile St Louis, près de la passerelle qui relie celle-ci à l'Ile de la Cité. On y buvait d'excellentes bières, des vins d'Alsace de qualité et on y servait de bonnes choucroutes. L'ami qui m'avait amené là s'appelait William Fallet, belge et pas peu fier de l'être, de profession bouquiniste de père en fils.

     Nous dînions rarement à table. Nous étions compagnons de zinc, piliers de comptoir. Jacques Yonnet, un petit bonhomme tout rond, jovial, conteur intarissable fréquentait au moins dix à vingt bistrots dans la journée. Et pour le retrouver, il fallait connaître ses itinéraires. Un carnet à dessin sous le bras, des crayons et des stylos à encre de chine dans ses poches, il croquait inlassablement les patrons et les clients des rades qu'il fréquentait, tout en contant des histoires, blaguant, usant et abusant du calembour et du contrepet.

     A la fin des années cinquante, notre ami Pierre Chaumeil, Auvergnat grand teint et de bonne race, rédacteur en chef de l'Auvergnat de Paris ayant été interné au Camp de St Maurice-l'Ardoise pour avoir manifesté un peu trop de complaisance envers l'Algérie française aux yeux de certains notables, recommanda Yonnet au patron du journal pour le remplacer. (Pierre Chaumeil était l'auteur du célèbre apophtegme : L'argent liquide est fait pour être bu!)

     Grâce à ce coup de pouce, Yonnet put fréquenter les bistrots quasiment à l'œil et pondre un article hebdomadaire rémunéré sur les établissements qu'il fréquentait. Cette chronique eut beaucoup de succès et il est fort dommage que nul éditeur ne l'ait éditée, avec ses dessins.

Une cour d'admirateurs

     Jacques Yonnet ne se déplaçait jamais sans une cour d'admirateurs, friqués parfois, ou simples piquassiettes, francs buveurs toujours. Ses articles, très prisés, n'étaient pas des compte-rendus d'échotier, de critique gastronomique, mais des histoires mêlant la réalité à la fiction, le rêve à le poésie.

     Le "merveilleux urbain" amalgamait les légendes de comptoir aux réalités vécues, sans que nul Trissotin ne se plaignît de ces affabulations.

     Le petit monde enchanté et magique de Jacques Yonnet se retrouva plus tard dans un étonnant ouvrage publié chez Denoël sous le titre : "Enchantements sur Paris".

     Cet ouvrage, enfanté dans la douleur, accouché au forceps, car Jacques Yonnet connaissait l'horreur de la page blanche - comme son ami Antoine Blondin d'ailleurs -, se révéla un chef d'œuvre. Non seulement l'excellent Jacques était un conteur-né, possédait une riche imagination, mais «ce cochon de paresseux buveur intarissable» dixit son éditeur! - écrivait bien, écrivait comme un dieu. Il avait d'autres talents, il jouait de la flûte de pan, chantait des chansons anciennes ou qu'il improvisait en s'accompagnant lui-même au piano.

Des événements magiques

     Des années durant j'ai fait partie de sa cour et, à son contact, en sa présence, j'ai vécu des événements "magiques". Entre autres merveilles, il savait, dans certaines circonstances, faire "comparaître" des êtres décédés. C'est ainsi que par une nuit sans lune, dans le fond d'un caveau de la Montagne Sainte-Geneviève, il fit apparaître le mage et alchimiste Eugène Canceliet sous les yeux ébahis de Bob Giraud et de moi-même, tandis que présents à nos côtés, deux autres amis ne "voyaient" personne.

     Titine, l'épouse de Jacques Yonnet avait hérité d'une tante une librairie ancienne située rue des Écoles. Pour faire bouillir la marmite, Mme Yonnet transforma peu à peu la boutique en magasin de fourrures, permettant à son époux de disposer d'un bureau où travailler sans soucis matériels, entouré de livres, de dessins, de statues nègres et de peaux de bêtes.

     Hélas cet antre derrière une vitrine donnant sur la rue était peu fait pour la création littéraire. Du coup, chaque fois que le bon Jacques, voyait Titine occupée avec une cliente, il s'échappait discrètement par la porte sur cour pour rejoindre ses amis et reprendre ses expéditions bistrotières.

     Condisciple de Jacques Arnal, le futur «patron» de la Brigade Mondaine, Yonnet fut aussi le "découvreur" des crimes du Dr Petiot, l'un des plus sinistres criminels des années de guerre.

     Jacques Yonnet fut l'auteur d'une plaquette de magnifiques poèmes, de chansons loufoques, de milliers de pages à la fois fantaisistes et poétiques, accompagnées de dessins, à la gloire des bistrots parisiens publiés dansL'Auvergnat de Paris..

     D'une générosité à toute épreuve, il fut aussi l'ami de peintres de grand talent, qu'il mettait en valeur, tels Espinouze, Moualla, Grimm ou ... encourageant ses amis fortunés à en acheter, sans jamais rien demander pour lui-même.

RUE DES MALÉFICES
Présentation de Jean-Pierre Sicre

     Quels lecteurs savent aujourd'hui que l'œuvre de Jacques Yonnet, lequel ne publia jamais que ce livre ou peu s'en faut, fut considérée en son temps (les années Cinquante, guère plus) comme l'un des plus brillants météores de ce siècle d'écriture, et par des gens qui n'étaient pas n'importe qui: Queneau, Audiberti, Prévert, Béalu, Seignolle, et quelques autres qui ne le leur cédaient en rien pour ce qui est de l'acuité de l'œil et du refus tranquille des conformismes.

     Mais Yonnet était trop insouciant pour faire carrière après un si beau départ. Les poèmes qu'il a laissés, avec quelques pièces brèves écrites pour le théâtre de marionnettes, ne figurent même plus dans les boîtes des bouquinistes : c'était trop peu pour un public habitué à juger les œuvres à leur poids. Quant à poursuivre dans le sillage du présent volume, c'était beaucoup demander à un homme qui n'appréciait guère le travail, fût-il travail de poète. Et puis on ne refait pas un livre comme celui-ci.

     Yonnet, que ses amis admiraient parce qu'il avait le génie du bavardage inspiré (les murs des «bistres» du quartier Mouffetard s'en souviennent encore) fut donc condamné, en littérature, à être bref. Tant pis pour nous.

     Sa famille aurait sans doute aimé le voir mener, après de bonnes études de droit, une existence paisible de clerc de notaire. La guerre (il avait vingt-quatre ans en 39) et un tempérament peu enclin à suivre l'ornière commune en décidèrent autrement. Soldat de l'ombre ! Voilà un métier bien fait pour plaire à quelqu'un qui toujours aima la nuit et ses fantômes.

Résistance

     Yonnet se lance dans la Résistance comme dans un grand jeu. Jusqu'au bout il se voulut une sorte d'enfant grandi, et l'on sait si le risque plaît à ce genre d'hommes. Ce risque, il le courut intensément, on voudrait presque dire innocemment, ce qui dut lui porter chance. Il passa entre les balles qu'on lui destinait et découvrit à cette occasion les dessous cachés du monde: plus précisément ceux d'une ville qui, n'en déplaise aux amateurs de lieux communs, n'a pas l'habitude de montrer ces choses-là au premier venu.

     Prendre le maquis dans le Ve arrondissement de Paris n'est pas chose aisée. Le voisinage humain vous livre à toutes les suspicions, à toutes les délations. A moins d'avoir l'aubaine de trouver, au fin fond du fond de tout, une jungle où des êtres, par miracle, vivent encore en liberté, où la parole n'est pas trop galvaudée, où l'amitié a cours.

     Cette Jungle, Yonnet la rencontra entre la place Maubert, la Mouffe et le clocher de Saint-Séverin, dans les venelles d'un Paris oublié, où il eut le bon esprit de faire son nid.

     Pour toujours. Car la paix revenue (ou ce qui en tenait lieu), il se trouva si bien pris à ce piège ami, à cette vie qui ne demandait rien à personne, qu'il lui fut impossible de tenter sa chance ailleurs. Sa seule ruse fut de mettre à profit son expérience peu banale, d'en détourner le cours, en quelque sorte, pour en faire un livre. Tant mieux pour nous.

Poètes

     Yonnet avait lu et connaissait ses poètes : en tout cas ceux qui, de Rutebeuf jusqu'à Laforgue ou Carco, surent faire pousser leur bonne et leur mauvaise herbe entre les pavés des rues. Il avait arpenté au rythme de ses lectures, aussi désordonnées que ses flâneries le long des deux rives, l'histoire confuse de la vieille capitale, sondé ses énigmes, forcé la porte de ses recoins louches.

     Grande fut pourtant sa surprise en constatant ceci: dans cette cité moderne où le métro ronfle au fond de son boyau de ciment, ou des agents à képi veillent aux carrefours, où l'on écoute la T.S.F. à l'heure du picon-citron, des gens vivent encore, à deux pas de Notre-Dame, comme au temps de maître François Villon. Et il ne s'agit pas là d'une image.

     Les clochards, chiffonniers, rebouteux, bistrotiers, gitans et autres traînards qui peuplent l'endroit ne se contentent pas de mener la vie peu rangée qui fut celle de tout Coquillard qui se respectait; ils partagent encore les croyances, superstitions, magies, bref tout le savoir légendaire de ces illustres prédécesseurs. Et de passer leur temps à se jeter des sorts, à larder de fines aiguilles des poupées douées d'inquiétants pouvoirs, à rechercher la protection d'objets ou de lieux magiques - parmi lesquels le bistrot du coin, qui a parfois le même âge que la cathédrale, n'occupe pas la dernière place.

     Il n'en fallait pas plus pour que l'ethnographe qui sommeillait en Yonnet se réveillât et écarquillât comme il convient ses yeux et ses oreilles. Un monde aussi étrange, aussi fantastiquement anachronique, pouvait donc exister quasi sous nos yeux sans que quiconque trouvât à s'en émerveiller... ou songeât même à en pénétrer si peu que ce fût les arcanes! Yonnet se donne pour mission, entre deux sabotages exécutés à la barbe de l'occupant, de réparer cet oubli.

Regarder et écouter

     Il apprend à regarder, à écouter. Et il faut croire qu'il sut gagner la confiance des indigènes, de leurs sorciers et de leurs griots, car il accumula bientôt assez de notes à leur sujet pour soutenir une thèse en Sorbonne. Ce qu'il se garda bien de faire au demeurant, convaincu qu'un modeste livre écrit dans le feu de l'action ou à la chaude lumière du souvenir vivant, fût-il partiel et partial, a davantage d'enseignement à dispenser que n'en offrira jamais la plus docte compilation. Et pour peu que la poésie ou le génie du conte soient au rendez-vous, c'est la chair même de la ville qui se met à exister, à palpiter sous les yeux du lecteur fasciné - et parfois effrayé -, qui ne sait plus à son tour où s'arrête l'anecdote vécue et où commence la légende.

     Mais Yonnet eut une chance encore - qui dut pourtant le faire souffrir. Il fut parmi les derniers à pouvoir observer de tout près cette faune inouïe qui, depuis le moyen âge jusqu'au seuil de ce temps, n'avait jamais cessé de hanter, superbement identique à elle-même, les bas-fonds de la grand'ville. Et cette faune, il la vit en quelques années changer de visage, puis de quartier, avant de disparaître pour jamais.

     Sans doute les signes avant-coureurs de cette fin de partie s'étaient-ils manifestés depuis longtemps. Depuis le début de ce siècle en tout cas, qui vit se succéder, pour l'incontestable profit de la chose littéraire, la plus belle théorie de poètes flâneurs de rues que nous sachions au monde: Mac Orlan, Carco, Cendrars, Cingria, Fargue, Follain... Et plus près de nous Robert Giraud et le photographe Robert Doisneau (deux complices amis de Yonnet), ou Jacques Réda encore, tout récemment, dernier limier à courir l'antique forêt de pierre, peuplée désormais des seules ruines du souvenir, elles-mêmes réduites à l'état de traces nostalgiques.

     Que le corps d'une ville ait pu changer si vite - ce qu'annonçait tristement un poète de naguère -, n'est bien évidemment pas fait pour nous rassurer. Le marteau piqueur qui éventre les vieilles entrailles de la cité fait bien d'autres dégâts que ceux dont s'émeuvent les urbanistes ou les édiles. Mieux que tous ces gens, les piliers de comptoir que fréquenta assidûment Yonnet savaient qu'une ville est d'abord faite du sang des hommes qui l'habitent - et accessoirement du vin qu'ils ont bu. Ce sont là matières subtiles qui échappent d'ordinaire au calcul des bâtisseurs. Viennent-elles à disparaître ou simplement à changer de couleur, c'est tout un pan de la ville qui fait naufrage et tous les fluctuat n'y changeront rien. A moins que ne s'en mêle la poésie, cette magicienne de la dernière heure, qui s'ingénie à sauver les meubles, et y parvient quelquefois.

 
Jean-Pierre Sicre - Éditions Phébus

 

SAINTE PATÈRE

     Il est un substantif, honnête et banal autant que modeste, dont l'origine relève cependant de la plus esbaudissante truculence : le mot «patère». Vous savez, ce machin après quoi l'on oublie sa gabardine, là où les gens qui en portent encore suspendent leur chapeau. Ce vocable signifie aussi (Larousse dixit) des «ustensiles» fixés au mur, et qui servent à soutenir les rideaux. On veut faire dériver «patère» de «patera», mot latin qui désigne tout autre chose. Eh bien, pas du tout.

     La «patera» était, chez les Romains, un vaisseau ressemblant à une soucoupe, peu profond et destiné aux libations. Sa forme rappelle nos actuels «tastevins». Sous prétexte que ces récipients étaient le plus souvent ornés de ciselures, on voulut les assimiler aux cabochons de métal embouti que l'on cloue parfois sur l'extrémité des patères : tout ceci pour justifier une étymologie «tirée par les cheveux». Vous vous méprenez, messieurs de la Sorbonne : cette fois encore, c'est Paris qui a raison.

     Adoncques, il était autrefois, dans l'«île aux Singes», une langue de verdure qui, au-delà des Gobelins, partageait en deux notre vieille amie la Bièvre, des constructions de bois et de branchages. Le terrain était à tout le monde : et les riverains qui disposaient de quelques loisirs aimaient à venir se prélasser de temps à autre dans ce lieu calme et ombragé.

      Or, en un temps que je crois pouvoir situer aux environs de 1350, un prêtre séculier dont la postérité ne nous a point légué le patronyme, faisait retraite en cette île durant la belle saison. Robinson d'avant la lettre, il vivait chichement dans une cahute par lui construite, et s'adonnait à de profondes et sévères méditations. Il ne dédaignait point, lorsque le temps était chaud, de s'aller livrer, dans les eaux de la rivière, à de dévotes ablutions. Peu d'humains vivaient en ce lieu ; et le prêtre à l'âme pure, n'ayant rien à cacher au Créateur, se baignait dans le plus simple appareil, en gardant toutefois, suprême déférence, son chapeau.

     Des ronces, des broussailles formaient de touffus promontoires, et les rives de l'île étaient ainsi bordées de criques charmantes où l'on se sentait chez soi, dans l'intimité confiante des premiers âges.

      Un jour, le prêtre s'aventura un peu plus loin que n'eût dû lui permettre le rideau de feuillage. Il n'avait de l'eau que jusqu'à mi-cuisses. Et là, il se trouva nez à nez, si l'on peut ainsi dire, avec deux adorables naïades - comme si Ève eût eu une sœur jumelle. La surprise immobilisa, pour un temps, nos sirènes. Peut-être aussi je ne sais quelle curiosité... Les voies du Seigneur sont impénétrables. Cette vision à lui offerte n'était-elle point l'une des tentations contre quoi l'Évangile nous met en garde ?

      Deux soucis assaillirent l'esprit du prêtre : celui de déférer aux liminaires préceptes de pudeur : celui aussi d'implorer Dieu qu'il ne le laissât point succomber et délivrât son esprit de tous ses désirs impurs.

      Fortement troublé, il ôta son chapeau, qu'il plaça où le lui commandaient d'éternels principes, joignit les mains au-dessus de sa tête, et en toute humilité récita : Pater noster qui es un cœlis...

      Alors s'accomplit le miracle : ô l'ineffable vigilance du Seigneur omniprésent ! Le chapeau resta en place. Adveniat regnum tuum...

     La merveilleuse action du Pater prononcé en d'aussi dramatiques circonstances confirma notre prêtre dans ses édifiantes convictions.

      Dans l'île même, il bâtit, de ses mains, une chapelle dont il orna le fronton d'un visage féminin rayonnant de divine pureté. Et la chapelle fut dédiée à «Sainte Patère». Nul ne lui tint rigueur d'avoir improvisé, à l'intention de Sainte Nitouche, une sœur cadette..._

      Chez les Élus aussi, il doit y avoir une «Compagnie Hors-Rang»... J'ai retrouvé, jusque dans les grimoires de la fin du XVIe siècle, mention des vestiges de la chapelle «Sainte-Patère». J'éprouve pour la petite sainte une tendre vénération. Vers elle vont mes pensées, chaque fois que j'accroche mon imperméable.


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