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L'Enchanteur de Paris
Érudit anticonformiste, fabuleux
connaisseur du Paris ancien, de ses coutumes oubliées, de ses secrets,
de ses légendes, il fréquenta moins la Sorbonne que les ruelles
du quartier Mouffetard, haut lieu de la "cloche" parisienne voici encore
trente ans. Ses activités de résistant pendant la guerre
l'avaient mis en contact avec le petit peuple de la Rive Gauche, où
il ne tarda pas à se trouver comme chez lui. La guerre finie, Paris
change: Yonnet, témoin privilégié d'un lieu et d'une
époque, s'empresse de noter ses souvenirs.
Conteur, ethnographe, poète,
vagabond: Yonnet est un peu tout cela. C'est aussi une manière de
sorcier, dont le regard extra-lucide parvient à capter ce que le
passant distrait ignorera toujours: la secrète magie de ces lieux
que les citadins arpentent depuis des siècles... magie qui tisse
aujourd'hui encore sa trame d'ombre derrière la façade de
ce qu'on appelle "la vie de tous les jours".
Publié après la guerre
sous un titre (Enchantements sur Paris) qui ne correspondait que d'assez
loin aux vux de l'auteur, ce livre fascina alors des lecteurs aussi différents
que Raymond Queneau, Audiberti, Paul Fort, Jacques Prévert ou Claude
Seignolle. Ouvrage inclassable assurément. Une manière d'enquête
ethnographique, si l'on veut, mais conduite par un esprit naturellement
enclin à toutes les dérives. Plus exactement peut-être,
une chronique « poétique » des bas-fonds du vieux Paris
tenue au jour le jour par un homme qui se voulait l'ami de toutes les âmes
perdues: assassins en rupture de bagne, clochards, chiffonniers, gitans,
traînards de bistrot, artisans de l'ombre pratiquant des métiers
étranges.
Et chacun y va de son histoire,
ou de telle aventure colportée par ouï-dire mais dont les témoins
sont connus. Autant de récits époustouflants dont l'écheveau
recoupe inévitablement les chemins de la légende. Mais l'auteur
prend soin de nous prévenir: tout ce qui est rapporté ici
se donne pour vrai, même et surtout l'incroyable, voire l'impossible.
Disons-le tout de suite: la confusion
"naturelle" du fantastique et du quotidien dans la tête de ces flâneurs
des deux rives n'est pas le moindre charme de ce livre, écrit dans
une langue éblouissante. Leur témoignage, comme celui de
l'auteur, a beau se vouloir scrupuleux (et les photos de Doisneau sont
là pour l'attester), la poésie et ses chimères n'en
sont pas moins constamment présentes. Ce qui n'étonne guère
le subtil Yonnet, persuadé depuis longtemps que le Parisien de la
rue n'est pas moins étrange que l'Indien des forêts d'Amazonie.
Jean-Pierre Sicre - Éditions Phébus
Bob Giraud et Jacques Yonnet
SOUVENIRS PERSONNELS par Pierre Genève
Ce fut dans un bistrot, comme il
se doit, que je rencontrai Jacques Yonnet. À la Taverne du Pont-Rouge,
à l'Ile St Louis, près de la passerelle qui relie celle-ci
à l'Ile de la Cité. On y buvait d'excellentes bières,
des vins d'Alsace de qualité et on y servait de bonnes choucroutes.
L'ami qui m'avait amené là s'appelait William Fallet, belge
et pas peu fier de l'être, de profession bouquiniste de père
en fils.
Nous dînions rarement à
table. Nous étions compagnons de zinc, piliers de comptoir. Jacques
Yonnet, un petit bonhomme tout rond, jovial, conteur intarissable fréquentait
au moins dix à vingt bistrots dans la journée. Et pour le
retrouver, il fallait connaître ses itinéraires. Un carnet
à dessin sous le bras, des crayons et des stylos à encre
de chine dans ses poches, il croquait inlassablement les patrons et les
clients des rades qu'il fréquentait, tout en contant des histoires,
blaguant, usant et abusant du calembour et du contrepet.
A la fin des années cinquante,
notre ami Pierre Chaumeil, Auvergnat grand teint et de bonne race, rédacteur
en chef de l'Auvergnat de Paris ayant été interné
au Camp de St Maurice-l'Ardoise pour avoir manifesté un peu trop de complaisance
envers l'Algérie française aux yeux de certains notables, recommanda Yonnet au patron du
journal pour le remplacer. (Pierre Chaumeil était l'auteur du célèbre
apophtegme : L'argent liquide est fait pour être bu!)
Grâce à ce coup de
pouce, Yonnet put fréquenter les bistrots quasiment à l'œil
et pondre un article hebdomadaire rémunéré sur les
établissements qu'il fréquentait. Cette chronique eut beaucoup
de succès et il est fort dommage que nul éditeur ne l'ait
éditée, avec ses dessins.
Une cour d'admirateurs
Jacques Yonnet ne se déplaçait
jamais sans une cour d'admirateurs, friqués parfois, ou simples
piquassiettes, francs buveurs toujours. Ses articles, très prisés,
n'étaient pas des compte-rendus d'échotier, de critique gastronomique,
mais des histoires mêlant la réalité à la fiction,
le rêve à le poésie.
Le "merveilleux urbain" amalgamait
les légendes de comptoir aux réalités vécues,
sans que nul Trissotin ne se plaignît de ces affabulations.
Le petit monde enchanté et
magique de Jacques Yonnet se retrouva plus tard dans un étonnant
ouvrage publié chez Denoël sous le titre : "Enchantements sur
Paris".
Cet ouvrage, enfanté dans
la douleur, accouché au forceps, car Jacques Yonnet connaissait
l'horreur de la page blanche - comme son ami Antoine Blondin d'ailleurs
-, se révéla un chef d'uvre. Non seulement l'excellent Jacques
était un conteur-né, possédait une riche imagination,
mais «ce cochon de paresseux buveur intarissable» dixit son éditeur! - écrivait bien, écrivait
comme un dieu. Il avait d'autres talents, il jouait de la flûte de
pan, chantait des chansons anciennes ou qu'il improvisait en s'accompagnant lui-même au
piano.
Des événements magiques
Des années durant j'ai fait
partie de sa cour et, à son contact, en sa présence, j'ai
vécu des événements "magiques". Entre autres merveilles,
il savait, dans certaines circonstances, faire "comparaître" des
êtres décédés. C'est ainsi que par une nuit
sans lune, dans le fond d'un caveau de la Montagne Sainte-Geneviève,
il fit apparaître le mage et alchimiste Eugène Canceliet sous
les yeux ébahis de Bob Giraud et de moi-même, tandis que présents
à nos côtés, deux autres amis ne "voyaient" personne.
Titine, l'épouse de Jacques
Yonnet avait hérité d'une tante une librairie ancienne située
rue des Écoles. Pour faire bouillir la marmite, Mme Yonnet transforma
peu à peu la boutique en magasin de fourrures, permettant à
son époux de disposer d'un bureau où travailler sans soucis
matériels, entouré de livres, de dessins, de statues nègres et de peaux de bêtes.
Hélas cet antre derrière une vitrine donnant sur la rue était
peu fait pour la création littéraire. Du coup, chaque fois que le bon
Jacques, voyait Titine occupée avec une cliente, il s'échappait
discrètement par la porte sur cour pour rejoindre ses amis et reprendre ses expéditions bistrotières.
Condisciple de Jacques Arnal, le
futur «patron» de la Brigade Mondaine, Yonnet fut aussi le
"découvreur" des crimes du Dr Petiot, l'un des plus sinistres criminels
des années de guerre.
Jacques Yonnet fut l'auteur d'une plaquette de magnifiques poèmes, de chansons loufoques, de milliers de pages à la fois fantaisistes et poétiques, accompagnées de dessins, à la gloire des bistrots parisiens publiés dansL'Auvergnat de Paris..
D'une générosité à toute épreuve, il fut aussi l'ami de peintres de grand talent, qu'il mettait en valeur, tels Espinouze, Moualla, Grimm ou ... encourageant ses amis fortunés à en acheter, sans jamais rien demander pour lui-même.
RUE DES MALÉFICES
Présentation de Jean-Pierre Sicre
Quels lecteurs savent aujourd'hui
que l'uvre de Jacques Yonnet, lequel ne publia jamais que ce livre ou
peu s'en faut, fut considérée en son temps (les années
Cinquante, guère plus) comme l'un des plus brillants météores
de ce siècle d'écriture, et par des gens qui n'étaient
pas n'importe qui: Queneau, Audiberti, Prévert, Béalu, Seignolle,
et quelques autres qui ne le leur cédaient en rien pour ce qui est
de l'acuité de l'il et du refus tranquille des conformismes.
Mais Yonnet était trop insouciant
pour faire carrière après un si beau départ. Les poèmes
qu'il a laissés, avec quelques pièces brèves écrites
pour le théâtre de marionnettes, ne figurent même plus
dans les boîtes des bouquinistes : c'était trop peu pour un
public habitué à juger les uvres à leur poids. Quant
à poursuivre dans le sillage du présent volume, c'était
beaucoup demander à un homme qui n'appréciait guère
le travail, fût-il travail de poète. Et puis on ne refait
pas un livre comme celui-ci.
Yonnet, que ses amis admiraient
parce qu'il avait le génie du bavardage inspiré (les murs
des «bistres» du quartier Mouffetard s'en souviennent encore)
fut donc condamné, en littérature, à être bref.
Tant pis pour nous.
Sa famille aurait sans doute aimé
le voir mener, après de bonnes études de droit, une existence
paisible de clerc de notaire. La guerre (il avait vingt-quatre ans en 39)
et un tempérament peu enclin à suivre l'ornière commune
en décidèrent autrement. Soldat de l'ombre ! Voilà
un métier bien fait pour plaire à quelqu'un qui toujours
aima la nuit et ses fantômes.
Résistance
Yonnet se lance dans la Résistance
comme dans un grand jeu. Jusqu'au bout il se voulut une sorte d'enfant
grandi, et l'on sait si le risque plaît à ce genre d'hommes.
Ce risque, il le courut intensément, on voudrait presque dire innocemment,
ce qui dut lui porter chance. Il passa entre les balles qu'on lui destinait
et découvrit à cette occasion les dessous cachés du
monde: plus précisément ceux d'une ville qui, n'en déplaise
aux amateurs de lieux communs, n'a pas l'habitude de montrer ces choses-là
au premier venu.
Prendre le maquis dans le Ve arrondissement
de Paris n'est pas chose aisée. Le voisinage humain vous livre à
toutes les suspicions, à toutes les délations. A moins d'avoir
l'aubaine de trouver, au fin fond du fond de tout, une jungle où
des êtres, par miracle, vivent encore en liberté, où
la parole n'est pas trop galvaudée, où l'amitié a
cours.
Cette Jungle, Yonnet la rencontra
entre la place Maubert, la Mouffe et le clocher de Saint-Séverin,
dans les venelles d'un Paris oublié, où il eut le bon esprit
de faire son nid.
Pour toujours. Car la paix revenue
(ou ce qui en tenait lieu), il se trouva si bien pris à ce piège
ami, à cette vie qui ne demandait rien à personne, qu'il
lui fut impossible de tenter sa chance ailleurs. Sa seule ruse fut de mettre
à profit son expérience peu banale, d'en détourner
le cours, en quelque sorte, pour en faire un livre. Tant mieux pour nous.
Poètes
Yonnet avait lu et connaissait ses
poètes : en tout cas ceux qui, de Rutebeuf jusqu'à Laforgue
ou Carco, surent faire pousser leur bonne et leur mauvaise herbe entre
les pavés des rues. Il avait arpenté au rythme de ses lectures,
aussi désordonnées que ses flâneries le long des deux
rives, l'histoire confuse de la vieille capitale, sondé ses énigmes,
forcé la porte de ses recoins louches.
Grande fut pourtant sa surprise
en constatant ceci: dans cette cité moderne où le métro
ronfle au fond de son boyau de ciment, ou des agents à képi
veillent aux carrefours, où l'on écoute la T.S.F. à
l'heure du picon-citron, des gens vivent encore, à deux pas de Notre-Dame,
comme au temps de maître François Villon. Et il ne s'agit
pas là d'une image.
Les clochards, chiffonniers, rebouteux,
bistrotiers, gitans et autres traînards qui peuplent l'endroit ne
se contentent pas de mener la vie peu rangée qui fut celle de tout
Coquillard qui se respectait; ils partagent encore les croyances, superstitions,
magies, bref tout le savoir légendaire de ces illustres prédécesseurs.
Et de passer leur temps à se jeter des sorts, à larder de
fines aiguilles des poupées douées d'inquiétants pouvoirs,
à rechercher la protection d'objets ou de lieux magiques - parmi
lesquels le bistrot du coin, qui a parfois le même âge que
la cathédrale, n'occupe pas la dernière place.
Il n'en fallait pas plus pour que
l'ethnographe qui sommeillait en Yonnet se réveillât et écarquillât
comme il convient ses yeux et ses oreilles. Un monde aussi étrange,
aussi fantastiquement anachronique, pouvait donc exister quasi sous nos
yeux sans que quiconque trouvât à s'en émerveiller...
ou songeât même à en pénétrer si peu que
ce fût les arcanes! Yonnet se donne pour mission, entre deux sabotages
exécutés à la barbe de l'occupant, de réparer
cet oubli.
Regarder et écouter
Il apprend à regarder, à
écouter. Et il faut croire qu'il sut gagner la confiance des indigènes,
de leurs sorciers et de leurs griots, car il accumula bientôt assez
de notes à leur sujet pour soutenir une thèse en Sorbonne.
Ce qu'il se garda bien de faire au demeurant, convaincu qu'un modeste livre
écrit dans le feu de l'action ou à la chaude lumière
du souvenir vivant, fût-il partiel et partial, a davantage d'enseignement
à dispenser que n'en offrira jamais la plus docte compilation. Et
pour peu que la poésie ou le génie du conte soient au rendez-vous,
c'est la chair même de la ville qui se met à exister, à
palpiter sous les yeux du lecteur fasciné - et parfois effrayé
-, qui ne sait plus à son tour où s'arrête l'anecdote
vécue et où commence la légende.
Mais Yonnet eut une chance encore
- qui dut pourtant le faire souffrir. Il fut parmi les derniers à
pouvoir observer de tout près cette faune inouïe qui, depuis
le moyen âge jusqu'au seuil de ce temps, n'avait jamais cessé
de hanter, superbement identique à elle-même, les bas-fonds
de la grand'ville. Et cette faune, il la vit en quelques années
changer de visage, puis de quartier, avant de disparaître pour jamais.
Sans doute les signes avant-coureurs
de cette fin de partie s'étaient-ils manifestés depuis longtemps.
Depuis le début de ce siècle en tout cas, qui vit se succéder,
pour l'incontestable profit de la chose littéraire, la plus belle
théorie de poètes flâneurs de rues que nous sachions
au monde: Mac Orlan, Carco, Cendrars, Cingria, Fargue, Follain... Et plus
près de nous Robert Giraud et le photographe Robert Doisneau (deux
complices amis de Yonnet), ou Jacques Réda encore, tout récemment,
dernier limier à courir l'antique forêt de pierre, peuplée
désormais des seules ruines du souvenir, elles-mêmes réduites
à l'état de traces nostalgiques.
Que le corps d'une ville ait pu
changer si vite - ce qu'annonçait tristement un poète de
naguère -, n'est bien évidemment pas fait pour nous rassurer.
Le marteau piqueur qui éventre les vieilles entrailles de la cité
fait bien d'autres dégâts que ceux dont s'émeuvent
les urbanistes ou les édiles. Mieux que tous ces gens, les piliers
de comptoir que fréquenta assidûment Yonnet savaient qu'une
ville est d'abord faite du sang des hommes qui l'habitent - et accessoirement
du vin qu'ils ont bu. Ce sont là matières subtiles qui échappent
d'ordinaire au calcul des bâtisseurs. Viennent-elles à disparaître
ou simplement à changer de couleur, c'est tout un pan de la ville
qui fait naufrage et tous les fluctuat n'y changeront rien. A moins que
ne s'en mêle la poésie, cette magicienne de la dernière
heure, qui s'ingénie à sauver les meubles, et y parvient
quelquefois.
Jean-Pierre
Sicre - Éditions Phébus

SAINTE PATÈRE
Il est un substantif, honnête et banal autant que modeste, dont l'origine relève cependant de la plus esbaudissante truculence : le mot «patère». Vous savez, ce machin après quoi l'on oublie sa gabardine, là où les gens qui en portent encore suspendent leur chapeau.
Ce vocable signifie aussi (Larousse dixit) des «ustensiles» fixés au mur, et qui servent à soutenir les rideaux. On veut faire dériver «patère» de «patera», mot latin qui désigne tout autre chose. Eh bien, pas du tout.
La «patera» était, chez les Romains, un vaisseau ressemblant à une soucoupe, peu profond et destiné aux libations. Sa forme rappelle nos actuels «tastevins». Sous prétexte que ces récipients étaient le plus souvent ornés de ciselures, on voulut les assimiler aux cabochons de métal embouti que l'on cloue parfois sur l'extrémité des patères : tout ceci pour justifier une étymologie «tirée par les cheveux». Vous vous méprenez, messieurs de la Sorbonne : cette fois encore, c'est Paris qui a raison.
Adoncques, il était autrefois, dans l'«île aux Singes», une langue de verdure qui, au-delà des Gobelins, partageait en deux notre vieille amie la Bièvre, des constructions de bois et de branchages. Le terrain était à tout le monde : et les riverains qui disposaient de quelques loisirs aimaient à venir se prélasser de temps à autre dans ce lieu calme et ombragé.
Or, en un temps que je crois pouvoir situer aux environs de 1350, un prêtre séculier dont la postérité ne nous a point légué le patronyme, faisait retraite en cette île durant la belle saison. Robinson d'avant la lettre, il vivait chichement dans une cahute par lui construite, et s'adonnait à de profondes et sévères méditations. Il ne dédaignait point, lorsque le temps était chaud, de s'aller livrer, dans les eaux de la rivière, à de dévotes ablutions. Peu d'humains vivaient en ce lieu ; et le prêtre à l'âme pure, n'ayant rien à cacher au Créateur, se baignait dans le plus simple appareil, en gardant toutefois, suprême déférence, son chapeau.
Des ronces, des broussailles formaient de touffus promontoires, et les rives de l'île étaient ainsi bordées de criques charmantes où l'on se sentait chez soi, dans l'intimité confiante des premiers âges.
Un jour, le prêtre s'aventura un peu plus loin que n'eût dû lui permettre le rideau de feuillage. Il n'avait de l'eau que jusqu'à mi-cuisses. Et là, il se trouva nez à nez, si l'on peut ainsi dire, avec deux adorables naïades - comme si Ève eût eu une sur jumelle. La surprise immobilisa, pour un temps, nos sirènes. Peut-être aussi je ne sais quelle curiosité... Les voies du Seigneur sont impénétrables. Cette vision à lui offerte n'était-elle point l'une des tentations contre quoi l'Évangile nous met en garde ?
Deux soucis assaillirent l'esprit du prêtre : celui de déférer aux liminaires préceptes de pudeur : celui aussi d'implorer Dieu qu'il ne le laissât point succomber et délivrât son esprit de tous ses désirs impurs.
Fortement troublé, il ôta son chapeau, qu'il plaça où le lui commandaient d'éternels principes, joignit les mains au-dessus de sa tête, et en toute humilité récita :
Pater noster qui es un clis...
Alors s'accomplit le miracle : ô l'ineffable vigilance du Seigneur omniprésent !
Le chapeau resta en place. Adveniat regnum tuum...
La merveilleuse action du Pater
prononcé en d'aussi dramatiques circonstances confirma notre prêtre dans ses édifiantes convictions.
Dans l'île même, il bâtit, de ses mains, une chapelle dont il orna le fronton d'un visage féminin rayonnant de divine pureté. Et la chapelle fut dédiée à «Sainte Patère». Nul ne lui tint rigueur d'avoir improvisé, à l'intention de Sainte Nitouche, une sur cadette..._
Chez les Élus aussi, il doit y avoir une «Compagnie Hors-Rang»... J'ai retrouvé, jusque dans les grimoires de la fin du XVIe siècle, mention des vestiges de la chapelle «Sainte-Patère». J'éprouve pour la petite sainte une tendre vénération. Vers elle vont mes pensées, chaque fois que j'accroche mon imperméable.
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