CHARLES ANTONI
l'être le plus extraordinaire qu'il me fut donné de rencontrer

Nous avons longuement discuté, confronté nos idées. Il était comédien au Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine.

Nous nous sommes perdus de vue.

Je l'ai retrouvé par hasard quelques années plus tard. Je vivais une période difficile. J'étais profondément déprimée, démoralisée, un peu perdue. Je partais à la dérive.

 

Un outil de libération

Il m'apprit qu'il avait renoncé au théâtre, qu'il ne jouait plus, mais, qu'après un voyage en Orient, il avait trouvé sa voie et enseignait le yoga.

Comme je ne savais pas très bien ce que c'était, il m'invita à aller le voir, ce que je fis. C'est ainsi que je découvris cette antique méthode hindoue visant à la libération de l'esprit des contraintes du corps, par la maîtrise de son mouvement, de son rythme et de son souffle. C'était un moyen d'investigation plus performant qu'une analyse ; un outil pour mettre les choses au point, pour voir où et comment notre mécanique se coince.

En quelques séances, sous la houlette de Charles, je me sentis mieux dans ma peau, libérée de mes soucis et entraînée sur le chemin d'une sorte d'illumination intérieure.

Charles n'avait rien du gourou, du maître à penser. Il ne pontifiait pas. Alliant le geste à la parole, il me montrait comment tel mouvement de mon corps, telle aspiration ou retenue de mon souffle pouvaient répondre à ma préoccupation du moment, supprimer une souffrance morale ou physique. Il me démontra comment je pouvais moi-même dénouer mes problèmes en mettant simplement mon esprit en harmonie avec mon corps.

Il m'apprit à me défendre, à retrouver mon équilibre, non pas en faisant appel à des solutions extérieures, mais en moi-même. A partir d'un simple exercice physique de mon corps, de la maîtrise de son rythme et du souffle qui l'accompagnent, il me permit de faire la reconnaissance puis l'inventaire des lieux, d'analyser mon être profond.

Un exemple.

Chez moi, il désigna ma cafetière : une banale cafetière à piston, dont il me demanda ce qu'elle représentait pour moi. Evidemment, je fantasmai au quart de tour et je partis dans des descriptions intellos telles que : je suis le café, l'on m'ébouillante, et le piston m'écrase._

Masochisme...

Charles sourit et me dit simplement, de sa voix douce et ferme à la fois :

« Tu n'y es pas, c'est une simple cafetière apte à faire du bon ou mauvais café, selon ce que tu mets dedans ! »

 

Libérée et sûre de moi

Quatre années durant, à raison d'une séance par semaine, je devins un être plus sûr de moi, j'acquis la conscience de mes forces. Je me sentis libérée de mes inhibitions.

C'était plus fort qu'une psychanalyse (qui pour moi avait échoué).

La méthode de Charles était simple, démonstrative, sans bla-bla-bla. Nous étions assis en face l'un de l'autre. A chaque séance il me montrait un exercice différent qu'il accomplissait avec moi. Si je me sentais « raide » il me parlait de la détente, me décrivait à l'aide de son corps la détente en action, en mouvement, jusqu'à ce que, imitant sa démonstration, je ressente moi-même cette détente en effectuant l'exercice.

C'était prodigieux.

Il en allait ainsi pour chaque réflexion de ma part, du moindre conflit dont je venais à parler, que Charles traduisait immédiatement en une sorte de gestuelle harmonique.

Tout ce que je vous dis là n'exprime que très maladroitement le véritable réarmement de mon être qu'accomplit en moi Charles.

Un jour, par exemple, dans mon petit atelier de peinture de l'avenue de Clichy, où je travaillais et vivais à la fois, trois personnes dont je ne puis pas dire que c'étaient vraiment des amis, se sont littéralement incrustés chez moi, alors que j'avais eu la faiblesse de les héberger durant quelques jours en dépannage provisoire.

Charles vint un jour voir ma peinture, observa mon environnement, et me dit :

- Tu n'es pas chez toi ! Réagis !  

Reconnaître mon territoire

Par ces simples mots il me réapprit à reconnaître mon « territoire affectif ».

Chacun de nous a une place, un territoire qu'il faut découvrir, conserver et défendre au besoin. Moi je n'avais de place nulle part. Grâce à cette simple remarque de Charles, j'ai acquis ma place que je n'ai plus jamais perdue. Aussitôt, je redevins moi-même. Je me retrouvai chez moi. J'étais à nouveau la maîtresse de moi-même. J'étais moi.

Je n'eus pas besoin de longues phrases pour faire comprendre à mes « amis » que je désirais tout simplement être chez moi.

Un jour, en présence de Charles, je me trouvais au bar d'un café et, trouvant mon verre sale, je dis au cafetier :

« votre verre est sale, pouvez-vous me le changer ? »

Que n'avais-je pas dit là. Le loufiat se mit en colère et m'insulta.

Charles, qui observait la scène, n'intervint pas. Il me dit simplement :

- Chacun s'identifie à ce qu'il ressent. Ton cafetier vexé de ton propos s'identifie à son verre. Tu as eu tort de l'agresser ! Le problème est de ne pas se sentir visé. Apprendre à voir. Mettre les choses à leur place. Tu avais raison en disant que le verre était sale. Tu avais tort de le faire remarquer de cette manière !

Tu aurais dit simplement, doucement : « Voulez-vous me changer ce verre ? », tu obtenais le même résultat, tu n'aurais vexé personne et tu n'aurais pas suscité d'esclandre.

Oui, Charles A. fut pour moi un être d'exception. Epoustouflant ! Il m'apprit à me prendre en charge.
 

Il m'a éveillée à moi-même

Au point de vue affectif, mes rapports avec lui se déroulaient à un niveau supérieur. Rien de vulgaire, de trivial. Bien sûr, comme tous ceux et toutes celles qui l'entouraient, j'étais amoureuse de lui, je lui appartenais ! Il était mon maître. Mais il était à la fois mon frère, mon père, mon amant, celui qui me mit au monde de la réalité, m'accoucha !

Charles m'a appris à voir. Car avant de le rencontrer je regardais les choses mais je ne les voyais pas.

Après ces années passées à me reconnaître et à découvrir mon chemin, je me sentais devenue maîtresse de moi. Je ne détruisais plus mes dessins, mes peintures. Je savais qui j'étais, je me contrôlais, j'étais consciente d'exister.

Le yoga pratiqué par Charles est un moyen d'investigation précis, un outil pour mettre les choses au point, pour examiner où et comment notre mécanique intime s'enraye ou se coince. Il complète son enseignement par le Taï Chi. Chaque exercice suscite en moi une association forte, je discerne le « comment » des choses sans me préoccuper du « pourquoi », je sais comment les choses sont « foutues »...

La méthode de Charles c'est de donner à chacun de ses élèves des outils pour voir clair en lui-même. Je vis clair en moi. Il ne me donna pas le « salut » mais le « moyen ». Impossible pour moi de fuir la réalité, de divaguer. Je me voyais non pas avec l'Sil du «voyeur», mais avec l'Sil du «voyant». Il m'apprit à faire l'unité en moi. (Faire UN avec soi-même).

Quand je relis ce témoignage, je sens que les mots sont très faibles par rapport avec la réalité de ce que Charles m'a réellement apporté.

Pourtant, je ne voudrais pas terminer ce récit de mon expérience sans préciser que la méthode de Charles connaît des échecs.

J'ai amené des amis à ses séances, pour qui ce fut un vrai désastre. Mais cela n'empêche que pour moi, ce fut une expérience extraordinaire qui transforma ma vie.

 

Sylvie Dubal (1996)

 


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