LA LÉGENDE DU PLANTAIN
Je vous attendrai toute votre vie, répondait la morte. (Guillaume Apollinaire)
Plantago (Mattioli)
Nous connaissons tous ces deux plantes, l'une arrondie, replète, ventrue, boulotte, comme une bonne femme trop grassouillette... l'autre, mince, élancée, un peu maigre, comme une demoiselle en peine d'amour.
Elles sont là toutes deux au bord des chemins où nous passons, patientes, l'une près de l'autre.
Parfois, elles mettent leurs bijoux : une couronne de petites étamines couleur de topaze. Mais personne ne se penche, personne ne les cueille...
Les vieilles gend d'autrefois connaissaient leur histoire
Il s'agit d'une Demoiselle et de sa duègne. Elles vivaient dans un château. Devant ce château passait une route des plus fréquentées.
Parfois, de beaux seigneurs à cheval, ou de riches marchands, des poètes errants ou des chevaliers armés, surpris en chemin par la nuit, demandaient asile.
La Demoiselle, fort gracieusement, les accueillait et leur offrait un bon repas... Bien de jeunes seigneurs tombèrent amoureux des beaux yeux de la Demoiselle. Mais elle, dédaigneuse, secouait la tête, et trouvait l'un trop grand, l'autre trop petit... un troisième avait les yeux bleus, alors que, tout juste, la Demoiselle aurait préféré des yeux gris... un quatrième avait le nez trop court, un cinquième, le nez trop long...
La duègne renchérissait :
« Ma petite, disait-elle, ne te presse pas... il te faut le chevalier le plus beau, le plus magnifique, le plus brillant... tu es assez belle pour exiger cela du destin... »
Enfin... un jour, un jour on frappe à la porte, et un homme entre... Il a les yeux étincelants et la bouche fine, les joues pleines et roses et quand il rit, on dirait que mille oiseaux se réveillent...
La Demoiselle et la duègne ne furent pas longues à raffoler toutes deux du beau visiteur...
« J'aime ta minceur et ta beauté », disait-il à la jeune fille...
« J'admire les formes rondes chez les femmes », disait-il à la duègne.
Et il demanda à passer la nuit au château...
Ce que fut ce repas, ce que fut cette soirée !
On dansa à la corde dans la cour, on joua aux charades dans la salle, on chanta, on dansa encore... et le soir, le jeune homme déclara son amour à la belle.
« Je ne suis point riche, disait-il, mais je t'aimerai de tout mon cur...
Je t'aimerai pour l'éternité.
- Je t'aimerai, disait-elle, pour l'éternité. »
Et la duègne d'ajouter : « Avec un aussi gentil seigneur, ici au château, la vie ne sera qu'un beau songe.»
Pourtant, au matin, le gentil seigneur s'attrista, et dit:
« Il me faut partir, pour revenir bientôt... J'irai, j'irai dans ma ville, chez mon père, lui demander de bénir notre union, et me vêtir d'une manière digne de vous !
- Attendez, attendez, criait la duègne, que je garnisse votre sac de voyage de bonne et copieuse nourriture ! Voulez-vous donc mourir de faim en chemin ? »
Et elle lui mit du jambon si gras, que la chair rose était entourée de dix doigts de graisse onctueuse et blanche, et elle lui mit du saucisson et du pâté, des dragées et des fruits confits...
«
Oh ! assez, assez, s'exclamait le jeune homme... je me nourrirais bien du souvenir de vos beaux yeux... »
Il partit mais ne revint jamais...
La belle et la duègne l'attendirent, d'abord à la fenêtre, puis, poussées par la douleur et l'impatience, au bord même du chemin. Elles y demeurèrent, l'hiver et l'été, le printemps et l'automne, si bien, si bien, qu'elles y prirent racine.
Voici, élégant et élancé, le plantain lancéolé, près de la duègne, devenue le gros plantain à feuilles rondes...
Elles resteront plantain, plantées là, jusqu'au jour, évidemment, où le beau chevalier reviendra...
Mourut-il ou fut-il infidèle ? Personne jamais ne l'a su. Mais, chaque année, les deux qui l'attendent arborent inlassablement leur couronne de topaze.
Anonyme

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